Traduction: Le Disque-Monde de Terry Pratchett pourrait bien être la plus grande forme de littérature sur la planète

Je suis un grand fan de Terry-Pratchett. Ceux qui me connaissent bien le savent. J'admire cet auteur, son oeuvre, son style, la profondeur de ses idées et son regard sur notre monde. Mais mettre cette admiration sous forme de mots n'est pas chose aisée. Je suis tombé hier sur un article publié sur tor.com par un auteur, article qui explique assez brillamment à quel point Pratchett est un grand auteur. Je vous en propose une traduction personnelle.

Terry Pratchett

L'article original se trouve à cette adresse: http://www.tor.com/blogs/2013/04/terry-pratchetts-discworld-might-be-the-highest-form-of-literature-on-the-planet. L'auteur, Brandon Sanderson, est un écrivain américain de SF qui a entre autres écrit Elantris (le seul que j'ai lu), et a surtout été choisi pour terminer La Roue du Temps, saga laissée inachevée par Robert Jordan.

Ce qui suit est une traduction personnelle, dans la limite des moyens, mais je pense que celle-ci permet de se faire une bonne idée de ce que Brandon voulait nous dire.

Je suis un peu gêné d’avoir tant attendu pour découvrir Terry Pratchett. Je l’ai évité durant la majeure partie de ma carrière de lecteur - j’avais lu le travail d’humoristes fantastiques auparavant, et bien qu’ayant apprécié l’expérience, ce n’était pas ce que je recherchais en priorité. Je ne réalisais pas que je ratais sans doute ce que la Fantasy a de mieux à offrir.

Décrire Pratchett au non initié est très difficile. La plus grande partie de son oeuvre se déroule sur un monde fictif en forme de disque, et les histoires sont généralement des meurtres mystérieux ou des thrillers mêlés à une saine dose de satire sur la condition humaine. Comme toute bonne oeuvre de fantasy, voyager en compagnie de trolls, sorcières et croustillants soldats du guet invite à se confronter à notre propre monde. Mais là où les autres auteurs utilisent de légères allusions, Pratchett emploie une massue. Et de légères allusions. Et se barre avec votre portefeuille.

Le disque monde est à la fois histoire, humour et philosophie. Nulle part ailleurs n’ai-je ri, tout en étant forcé à réfléchir, porté par une intrigue fantastique. Shakespeare est ce qui se rapproche le plus de Pratchett. Oui, vraiment.

Je vous livre mon argument principal. Prachett n’est pas juste drôle, Pratchett va au delà de tout ça, il transcende l’humour. Beaucoup d’auteurs sont comiques. Certains sont hilarants. Quelques uns arrivent à vous faire réfléchir en même temps. Mais la plupart des comiques, bien que brillants, ne s’en sortent pas avec les histoires. Je pose leur livre, je me rappelle le rire, mais ne ressens pas un besoin urgent d’y replonger. Leurs histoires ne m’accrochent pas - elles n’ont pas cette traction, cette gravité qu’un bon scénario bâtit. En clair, ces scénarios ne me donnent pas envie - les yeux bouffis, à 3 heures du matin - de lire encore un chapitre.

Pratchett, d’un autre côté, me fait régulièrement perdre le sommeil. Ses meilleures histoires (je suggère Timbré! ou La vérité) ont une excellente urgence narrative, mais il y ajoute une finesse d’esprit vive, effrontée, et à la limite de la légalité. Et, comme si ce n’était pas suffisant, elles vous éclatent la tête à grands coups de commentaires poignants - inattendus, effrontés et exquis.

Ca doit être ça, le summum: les qualités sérieuses d’une grande fiction, mais en nous faisant rire.

Pratchett n’est en aucun cas sous-estimé. Ses ventes sont excellentes, ses fans nombreux, sans parler de cette histoire d’avoir été fait chevalier. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de remarquer un net manque de grands prix littéraires. Un British SF award, un Locus Award, mais pas de Hugo, de Nebula ou de World Fantasy (souvent considérés comme les trois plus grands prix dans la science fiction et la fantasy) sans même parler de prix plus grand public. Serait-il possible que nous nous sentions tellement bien avec Pratchett que nous ne le prenions pour acquis ?

Peut-être que c’est à cause de l’humour. Il est depuis longtemps acquis à Hollywood que les comédies, aussi bonnes soient elles, ne remportent pas les plus grandes récompenses. Si vous voulez vendre, faites rire les gens. Si vous voulez gagner les prix, faites les pleurer. Comme l’a dit le poète: “On ne m’accorde aucun respect.”

J’ai passé les plus belles années dans mes études de littérature à découvrir ce qui faisait les grands écrits. La seule conclusion à laquelle nous sommes arrivés est que les universitaires n’avaient rien à craindre pour leur boulot, personne n’arrivant à s’entendre sur la réponse. Néanmoins, tous les grands semblent avoir quelques points en commun.

Un de ces points est souvent l’utilisation consciente de la langue. Pratchett l’a - oh que oui ! Tous les mots sont précisément et adroitement choisis tout en insufflant un humour omniprésent. Un autre de ces points est le subtil usage des allusions littéraires. Encore un fois, Pratchett a du génie sur ce point, bien qu’au lieu de faire référence aux épopées grecques (enfin, en plus des références aux épopées Grecques), les allusions de Pratchett tendent à se centrer sur la pop culture et l’histoire. (Allez jeter un oeil aux annotations des fans sur un de ses livres sur L-Space pour en avoir un aperçu du niveau d’allusions, souvent sous forme de jeux de mots, que vous trouverez dans ses livres. http://wiki.lspace.org/mediawiki/index.php/Annotations.)

Une autre mesure des grands écrits sont les grands personnages. Bien qu’on puisse être tenté d’éliminer Terry Pratchett sur ce point à cause des très nombreuses personnalités caricaturales qui peuplent le Disque-Monde, celles-ci ne sont que rarement au coeur des histoires. Les protagonistes principaux grandissent, ont une âme, une émotion, et pilotent le scénario. Je considère que Vimaire, le modeste capitaine du guet de la ville, est un des personnages les plus complexes et les plus attachants dans l’univers de la fiction. (Ronde de nuit est le huitième livre centré Vimaire, si vous êtes intéressés.)

Et ils sont drôles. Vraiment, profondément drôles. Le maquillage de clown nous distrait. Il nous fait sourire, et éloigne notre attention de la majesté des protagonistes. Je maintiens que ce que fait Pratchett n’est pas juste grandiose, mais inégalé.

Dans cinq-cent ans, ce ne seront pas les prix Nobel de litérature qui seront étudiés, ce sera ce gars là.

Merci, Sir Terry.

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