Apple, Foxconn, la Chine, nous: tous coupables ? De quoi ?

J'ai beau avoir lu pas mal d'articles sur le sujet, le reportage d'Envoyé Spécial diffusé ce 13 décembre 2012 sur Apple & Foxconn reste très intéressant. Je ne porte pas Apple dans mon coeur. Ceux qui me connaissent le savent bien. J'assume. Mais au delà de ça, tout ceci montre plusieurs choses.

La Chine met vraiment TOUT en oeuvre pour rester l'usine du monde. Bien plus que je ne l'imaginais. Les régions reculées, dans lesquels très peu de gens vont, permettent de rester très discrets. Les médias et le gouvernement sont mettent tous les moyens pour aider leurs industries. L'obectif est tout à fait classique, et nous aurions du mal à le leur reprocher: maintenir leur croissance, et faire progresser leur pays. Mais le chemin choisi et les méthodes employées sont peut être moins classiques, et méritent qu'on s'y intéresse.

Cette combinaison d'un état omniprésent et d'un endoctrinnement dès le plus jeune âge est clairement ce qui distingue la Chine des autres pays. La version mondialisée du communisme... je n'y vois pas nécessairement une volonté de nuire à qui que ce soit. Simplement une autre vision du monde. Le bien du pays avant le bien de l'individu. Et dans une économie mondialisée et libérale, la Chine a choisi d'utiliser sa foule et son contrôle sur les populations pour y arriver.

A leur décharge, le 20è siècle n'a pas été rose pour eux. La république populaire de chine n'est fondée que vers 1930, avant quoi la Chine restait un pays féodal, voir une colonie des grandes puissances du monde. Le pays est resté replié sur lui-même, avec très peu d'échanges, pendant 2000 ans. Ils se retrouvent avec une population immense, un pays gigantesque, une natalité à contrôler, un pays qui sort du moyen-age, et une structure communiste dans un monde qui change... on ne gère pas 1 milliard de personnes comme on en gère 70 millions...

Par contre, le pays s'est vraiment bien adapté à l'économie de marché, et a trouvé comment faire rentrer ça dans le modèle communiste. Il y a une logique ! Les avancées du pays bénéficient quelque part à tout le monde, ou tout du moins bénéficieront... les immenses tours construites en permanence en périphérie des grandes villes permettent, comme nous dans les années 70, de sortir les gens des campagnes pour passer d'un secteur primaire à un secondaire et un tertiaire. Les transports se développent, le niveau d'équipement et d'une grande part de la population progressent bien plus vite qu'ils ne l'ont jamais fait chez nous ! Mais l'omelette ne se fera clairement pas sans casser "quelques" oeufs.

Mais pour nous, occidentaux du 21è siècle, l'absence quasi complète des acquis de nos sociétés modernes (quoi qu'on en dise, autre débat) dans cet immense pays fait peur. Liberté d'expression, respect de la dignité humaine, ascenseur social (again: autre débat. Comparé à la chine, la France reste un paradis), exode rural massif... cette manière de faire passer le bien du pays avant le bien de l'individu nous est totalement étrangère, en tout cas à moi. Les ouvriers sont des machines. La plupart des biens sont faits à la main en Chine, parce que l'humain reste plus rentable que la machine, qui coûte cher à fabriquer, et est probablement moins polyvalente, là où la machine est très spécialisée. Les ouvriers sont logés dans des dortoirs, dans des villes-usines de plusieurs centaines d'hectares. Ils y travaillent, 7 jours sur 7, 12h / jour, y dorment, mais n'y vivent pas vraiment. Personne ne se parle. Pas de discussions, pas de problème. Les machines n'ont pas besoin de parler. Tout au plus ont-ils droit à une TV miteuse, diffusant sans aucune doute une chaîne d'état, avec quelques rangées de chaises raides.

Parfois, une machine, ça casse. Ca s'use. Ca ne tient pas le rythme. Ca se change. Plus de 300 départs par jour sur UNE usine Foxconn. Mais six fois plus de recrutements. Les suicides, surtout survenus en 2010, y sont bien couverts. On y revoit la solution de Foxconn: installer des filets anti-suicides, et faire signer à chaque employé le dégagement de toute responsabilité en cas de "comportement excessif", suicide compris. Pas de poursuite possible, pas de responsabilité. La loi est de toute façon de leur côté.

Mais sommes nous vraiment tellement aptes à les juger ? Après tout, si nous n'avions pas ces "besoins", leur solution aurait dû être différente. Pas forcément meilleure, mais différente. Comme la demande externe est immense, l'offre vient nécessairement de quelque part. La demande interne viendra plus tard, mais dans l'immédiat, l'argent des autres rentre.

Si ça n'avait pas été eux, ça aurait été quelqu'un d'autre. Quelqu'un, quelque part aurait forcément_ tout fait pour répondre à la demande, c'est la loi du marché. Nous nous voilons beaucoup la face sur ce sujet. Et quelque part, c'est encore pire que la faim dans le monde: nous _avons_ une responsabilité, et elle est directe. Apple n'est que la pointe d'un iceberg. Au delà du mépris que je ressens pour une grande partie de ce qu'ils représentent, je ne peux nier leurs forces. Excellent marketing, cohérence de l'offre (même si c'est en train de changer), grande attention au produit fini, très bon ciblage, intelligence dans la fermeture de l'écosystème (prison dorée tout ça...). Ils ont créé un niveau d'attente qui n'avait jamais été vu jusqu'alors. Mais continuer sur cette lancée implique toujours plus: toujours plus de complexité, toujours plus de ventes. La pression sur les fournisseurs explose, et les ouvriers en ont marre.

Une chose reste par contre très claire: tenir ce rythme et cette rentabilité devient de plus en plus compliqué pour la Chine. Malgré le contrôle, les gens parlent, et découvrent le monde extérieur. Les classes moyennes+ commencent à voyager. Le contrôle d'internet a ses limites, et des dissidents émergent. Le niveau d'éducation augmente, des organisations apparaissent, et enquêtent, malgré les restrictions imposées, les emprisonnements arbitraires, les ménages... Une part du gâteau retombe forcément sur les gens, et on ne peut pas ad vitam aeternam imposer son bon vouloir à 1 milliard de personnes, sauf si on veut réellement connaître le sens du mot émeute. Les autre pays, médias ou organisations, ont aussi, autant que possible, les yeux rivés sur la chine. Des emmerdeurs de journalistes vont se rendre sur place, enquêter, malgré les bâtons dans les roues permanents.

Une des conclusions du sujet ? Que d'ici 2 ans, Foxconn aurait remplacé un grand nombre d'ouvriers par 1 million de robots. Prévisible, et probablement la seule chose à faire compte tenu de l'augmentation de la demande, et de la complexité de la demande. L'iPhone 5 est nettement plus compliqué à fabriquer que tous les précédents. Le suivant le sera encore plus. On arrive à des niveaux de complexité ou l'humain va trouver ses limites, et où sa rentabilité ne sera plus suffisante. Que fera la Chine des 1.5 millions d'employés de Foxconn, et des concurrents par la suite ? Réorientation vers une demande interne ? Nouveaux marchés ? Et à partir du moment où la Chine

Peut-être est-ce la la grande transition. Nos secteurs secondaires et primaires vont nécessiter de moins en moins de main-d'oeuvre, alors que la population augmente. Que faire de cette population ? Comment partager les richesses quand le consommateur n'est plus aux deux bouts de la chaîne ?